L’Institut Méditerranéen de Droit et de Géopolitique a le plaisir de publier, avec son aimable autorisation, un texte de Madame Souad MEKKAOUI, Co-fondatrice et Directrice de publication du Maroc Diplomatique, constituant l’éditorial du numéro de juillet-août 2026.
Le Royaume, entre héritage et élan, par Souad MEKKAOUI
La Fête du Trône est bien davantage qu’une date inscrite au calendrier national. Elle est ce moment rare où le Royaume suspend sa marche pour mieux en mesurer le sens, relire le chemin parcouru et tourner son regard vers ce qui reste à accomplir. Le Maroc y célèbre la continuité d’une histoire, la permanence d’un lien et la force d’une Vision ; celle d’un État-Nation ancien, capable de préserver son unité tout en conduisant sa transformation, sans jamais rompre le fil de son identité.
La Fête de la Jeunesse prolonge cette réflexion, quelques semaines après. Le temps du Trône et celui de la jeunesse se répondent. L’un inscrit le Royaume dans la profondeur et le temps long ; l’autre le pousse vers le mouvement, l’audace et l’invention. L’un garantit le cap ; l’autre impose l’urgence de l’avenir.
Entre les deux se joue la capacité de l’État-Nation marocain à se renouveler, à transmettre ce qui le fonde et à ouvrir de nouveaux horizons à celles et ceux qui en poursuivront l’histoire.
Dès lors, la singularité marocaine tient à cette alliance entre l’enracinement et la projection. Le Royaume conçoit la continuité comme une force de transformation : préserver l’essentiel tout en préparant l’inédit. L’État-Nation n’y est donc ni une architecture figée ni une simple construction administrative.
Il est une profondeur historique, une souveraineté incarnée, une communauté de destin et une capacité à inscrire l’action dans la durée.
Sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, cette dynamique a pris une ampleur exceptionnelle. En vingt-sept ans, le Maroc a changé d’échelle mais aussi de rythme. Il a modernisé ses infrastructures, diversifié son économie, consolidé son rayonnement diplomatique et donné à son territoire une nouvelle fonction stratégique. Peu à peu, les infrastructures sont devenues des instruments de souveraineté tandis que les grands chantiers ont pris la dimension d’une volonté nationale.
Dans le même mouvement, l’Afrique s’est affirmée comme la profondeur naturelle du Royaume. L’Atlantique, longtemps considéré comme une simple façade, est devenu un horizon d’ambition.
Quant au Sahara marocain, il est désormais pensé comme un espace de développement, de connexion et d’ouverture continentale.
Tanger Med, les provinces du Sud, les filières automobile et aéronautique, les phosphates, les énergies renouvelables et les corridors logistiques procèdent d’une même volonté : ne plus subir la géographie du monde, mais contribuer à la façonner.
Cette ambition n’a rien d’ornemental.
Dans un monde fragmenté, elle est devenue une nécessité. L’eau, l’énergie, la donnée, la technologie, l’alimentation et les chaînes de valeur constituent désormais des enjeux de sécurité nationale.
Au XXIe siècle, l’indépendance ne se limite plus à l’intégrité du territoire ou à l’autonomie de la décision politique. Elle suppose aussi la capacité de produire, de connecter, de sécuriser, d’anticiper et de négocier depuis une position de force.
C’est d’ailleurs à cela que se reconnaît un État-Nation solide : à son aptitude à protéger ses intérêts, à préserver sa liberté de choix et à ne pas laisser les dépendances extérieures décider de son destin.
La puissance ne vaut que si elle se transmet
Pour autant, la puissance nationale ne peut durablement reposer sur des infrastructures modernes si les citoyens qui doivent les faire vivre ne disposent pas des mêmes possibilités de formation, d’ascension et d’accomplissement.
Aucun port ne peut remplacer une école qui forme, aucune autoroute ne peut compenser une mobilité sociale en panne, aucune réussite diplomatique ne peut suffire si une partie de la jeunesse regarde son avenir avec doute ou résignation.
C’est là tout le défi du prochain cycle : prolonger l’effort de construction par une véritable capacité de transmission ; convertir l’investissement en vivier de compétences ; faire des infrastructures un levier d’égalité entre les territoires et donner à la protection sociale une portée plus profonde.
Autrement dit, faire en sorte que la modernisation du pays renforce simultanément la puissance de
l’État et la confiance dans la Nation.
Cette génération a grandi dans un pays profondément différent de celui de ses parents. Elle a vu s’élever des infrastructures de dimension internationale, le Maroc s’imposer diplomatiquement, développer des filières industrielles compétitives et renforcer son ancrage africain. Mais elle vit aussi les difficultés d’accès à un emploi à la hauteur de ses compétences, les inégalités de l’école, les obstacles à l’entrepreneuriat et le sentiment que les opportunités ne circulent pas avec la même vitesse pour tous.
Cette jeunesse ne refuse pas l’effort mais elle refuse qu’il ne mène nulle part.
Elle ne demande pas que l’État décide de tout à sa place ; elle demande des règles lisibles, un mérite reconnu, une initiative accompagnée et une réussite qui ne dépende pas uniquement de l’origine sociale, du réseau familial ou du lieu de naissance. Elle ne souhaite pas être flattée, elle veut juste être considérée.
Pour l’État-Nation marocain, la jeunesse n’est donc pas seulement un enjeu démographique ou économique.
Elle est une question de continuité historique. Un pays ne transmet pas uniquement des frontières, des institutions et un récit national. Il transmet aussi une capacité d’espérer, d’agir et de se projeter.
Lorsqu’une génération ne trouve plus sa place dans le projet collectif, c’est la transmission nationale elle-même qui se fragilise.
La question n’est donc pas seulement de créer des emplois, mais des trajectoires ; pas uniquement de former des diplômés, mais de faire émerger des femmes et des hommes capables de penser, de produire, de décider et d’innover. Elle consiste à faire du Royaume un pays dans lequel partir devient un choix, revenir une possibilité et rester une ambition.
Transformer les échéances en héritage
Le Maroc entre dans une phase où les grandes échéances vont se multiplier.
Les chantiers d’infrastructure, les compétitions internationales, la modernisation des villes, la transition énergétique, la transformation numérique et l’accélération industrielle donneront au
Royaume une visibilité sans précédent.
Mais le véritable enjeu résidera dans ce qu’elles auront changé durablement pour les Marocains : la qualité des transports, les emplois créés, le transfert de compétences, l’amélioration des services publics et la place offerte aux jeunes entreprises, aux chercheurs, aux ingénieurs, aux artisans et aux créateurs.
Un grand événement ne devient historique que lorsqu’il produit un héritage qui lui survit. De même, une stratégie nationale ne prend tout son sens que lorsqu’elle descend jusqu’à l’échelle d’une vie ; lorsqu’elle permet à un enfant d’une petite ville d’accéder à une éducation de qualité, à une jeune femme d’entreprendre sans que son environnement social ne réduise son horizon, à un diplômé de ne pas avoir à choisir entre le chômage, la précarité ou l’exil. Elle prend sens lorsqu’elle transforme le développement en expérience concrète et non en simple indicateur.
La puissance d’une nation ne se mesure pas seulement à ce qu’elle peut montrer au monde. Elle se mesure à ce qu’elle rend possible pour les siens. Elle se lit dans la confiance d’une jeunesse, la dignité d’une famille, la qualité d’une école, l’équité d’une administration et la capacité d’un territoire éloigné à accéder aux mêmes horizons que les grandes métropoles. Le Maroc n’a pas à choisir entre la grandeur et la justice, car sa réussite dépendra de sa capacité à les réunir.
La grandeur sans inclusion finit par produire de la distance, la justice sans ambition risque de se limiter au partage de la rareté. Or le projet marocain doit porter les deux : créer davantage de richesse et mieux ouvrir les voies qui permettent d’y accéder ; renforcer la position du Royaume dans le monde et consolider la confiance à l’intérieur ; développer la puissance de l’État tout en approfondissant l’adhésion à la Nation.
La Fête du Trône et la Fête de la Jeunesse forment ainsi les deux versants d’un même pacte. La première rappelle que le Maroc avance parce qu’il possède une continuité, une direction et la capacité d’inscrire son action dans le temps long. La seconde, elle, rappelle que cette continuité ne peut rester vivante que si elle se renouvelle, s’ouvre et se transmet. Le Trône porte la mémoire de la Nation, mais aussi son devenir. La jeunesse incarne l’avenir, tout en héritant d’une histoire, d’une identité et d’une responsabilité. Ce qui les relie, c’est le Maroc : un État-Nation forgé dans la durée, attaché à sa souveraineté, à son unité et à sa singularité, mais résolument tourné vers le monde.
La Fête du Trône nous invite ainsi à mesurer la solidité du chemin parcouru et la Fête de la Jeunesse nous oblige à regarder lucidement celui qui reste à ouvrir. Entre la fierté du bilan et l’exigence de l’avenir, le Maroc doit continuer d’avancer avec la conscience de ses acquis et la lucidité sur ses fragilités. Il lui faut protéger ce qui fait sa force, corriger ce qui ralentit son élan et ouvrir plus largement le projet national à celles et ceux qui en écriront la prochaine page.
En cette double célébration, le Royaume peut regarder avec fierté ce qu’il a bâti. Mais il doit surtout considérer avec responsabilité ce qu’il lui appartient encore de rendre possible ; car, au-delà de la transformation du territoire, du rayonnement de la diplomatie et de l’élévation de l’économie, la force d’un État-Nation réside dans ce qu’il parvient à transmettre : une génération qui grandit, une espérance qui se prolonge et la capacité du Royaume à préparer, dans la continuité, la confiance et l’ambition, le Maroc qui vient.
Le Trône inscrit le Royaume dans le temps long… La jeunesse lui donne rendez-vous avec l’avenir. Entre les deux se tient l’État-Nation marocain, héritier d’une histoire multiséculaire, maître de son destin et responsable de faire une place à chacun dans le voyage collectif.
Souad Mekkaoui
Directrice de Publication
Co-fondatrice
du Maroc Diplomatique
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