À l’occasion de la fête du Trône, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a prononcé le discours traditionnel qui marque la célébration de son accession au Trône.
Le discours du Trône est un exercice connu en Europe1. Avec l’avènement du régime républicain, il revêt la forme du discours du nouvel an ou, comme aux États-Unis, d’un discours sur l’État de l’Union dont la formule a été copiée à l’échelon de l’Union européenne, chaque année en septembre depuis 20102. Ceux-là ne sont plus royaux et sans doute leur manque-t-il la dimension transcendante et la perspective historique, à plus forte raison quand les chefs de gouvernement ou les chefs d’État issus de l’élection se cantonnent à la fonction de chef de parti, voire de majorité, mais sans profondeur historique qui ramène le peuple à l’essentiel : son unité nationale et sa continuité dans le temps.
Au Maroc, le discours du Trône s’inscrit dans la triple légitimité du souverain : religieuse, dynastique et populaire.
Le Roi est Commandeur des Croyants, héritier d’une dynastie de douze siècles, dont le pacte spirituel, historique et constitutionnel avec le peuple se renouvelle lors de la cérémonie la Bay’a qui intervient le lendemain du discours du Trône. Alors, le ministre de l’intérieur, les walis et gouverneurs des régions, des provinces et des préfectures ainsi que les walis et gouverneurs de l’administration prêtent allégeance à Amir al-Mouminine. C’est un contrat mutuel de loyauté, de protection et d’obéissance. En cortège, le Roi passe en revue les régions, précédé par deux lances portées pour symboliser l’autorité militaire du souverain et suivi par l’ombrelle, insigne du pouvoir de la monarchie3, le cheval royal et le carrosse de parade. Auparavant, a eu lieu la cérémonie de prestation de serment des officiers lauréats des grandes écoles et instituts militaires et paramilitaires, ainsi que des officiers issus des rangs. Il revient traditionnellement au Roi de remettre les épaulettes aux officiers nouvellement promus et de baptiser la nouvelle promotion, cette année du nom de Laâyoune du nom de la grande ville du Sahara marocain.
Dans le discours du Trône plus que dans tout autre discours, le Roi s’inscrit dans une perspective à long terme, il s’adresse au peuple librement avec une indépendance dégagée des contingences du combat politique.
L’impression est encore plus forte car le Roi du Maroc, héritier de l’Empire chérifien et d’une antique dynastie, règne et gouverne. Il s’adresse à son peuple, à tout le peuple de façon périodique et attendue : au jour et à l’heure du discours du Roi la Nation est suspendue à ses propos.
Le discours du Roi est aussi un acte de légitimité : il est prononcé la veille de la cérémonie d’allégeance, telle une proposition à laquelle, le lendemain, le peuple adhère par ses représentants à travers les régions, les grands corps de l’État.
C’est un acte constitutionnel mais non une formalité (article 1 al 2 de la constitution4), il établit un lien direct entre le peuple et le Souverain qui est le moteur des réformes.
Ainsi, dans le discours adressé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI à la Nation à l’occasion du 27e anniversaire de l’accession du Souverain au Trône de Ses Glorieux Ancêtres, le Roi invoque dès la première phrase, « le Très Haut, le Prophète, Sa famille et ses compagnons ». C’est par la volonté du Seigneur que la charge de présider aux destinées du peuple lui a été confiée : « la mission est noble et la tâche est immense ». Sous l’angle formel, le discours du Trône est aussi l’occasion rendre hommage aux forces armées royales, à la gendarmerie, à l’administration à la sûreté nationale, aux forces auxiliaires et à la protection civile et de leur renouveler la fierté et l’estime du Souverain. Le temps est aussi celui du souvenir des valeureux martyrs de la Nation au premier rang desquels, le Roi ne peut qu’évoquer ses prédécesseurs le Roi Mohammed V et son père le Roi Hassan II.
Avec force, en 2026, Sa Majesté Mohammed VI insiste sur le devoir qui lui incombe depuis vingt-sept ans, il n’en tire aucune gloire personnelle ni une consécration internationale ou continentale. Sa mission est de servir le Peuple en « veillant à ce que tous les Marocains puissent vivre dignement, en citoyens libres ». Le Roi n’est pas un quelconque despote, il est, en somme, le lieutenant du Seigneur au service de la nation. Il en rend grâce au Très-Haut qui lui accorde ainsi plus de faveurs en le guidant sur le chemin de la réussite pour combler les attentes de son peuple et répondre à ses préoccupations.
Sur le fond, c’est le moment pour le Roi de dresser un bilan et d’ouvrir des perspectives d’avenir.
Au titre du bilan, le Roi évoque la méthode qui a inspiré son action, ce qui n’avait pas été dit auparavant. Le résultat de son action n’est pas le fruit du hasard : il est « la conséquence d’une vision stratégique claire et d’une doctrine de pouvoir dont les maîtres mots sont la prise d’initiative, le suivi rigoureux, l’autocritique constructive et la réelle volonté d’aborder l’avenir avec détermination et positivité ». Le Roi incite à un idéal de confiance et d’optimisme qui devrait l’emporter sur les rhétoriques de désespoir et frustration.
En premier acquis du bilan, il importe au Roi de relever « la sécurité et la stabilité qui règne dans le pays » qui rendent le fonctionnement des institutions publiques efficace dans un contexte international et régional tendu. Cette stabilité qui résulte des traditions de l’État-nation est la clé de l’efficacité et des réussites face aux difficultés, contraintes et défis. Ce propos est illustré par la solidarité et la résilience face aux catastrophes et aux crises que le pays a pu traverser5. Cela explique aussi le succès reconnu, admiré et même envié des manifestations continentales et internationales organisées avec efficacité.
En effet, il suffit de rappeler les manifestations sportives internationales qui se sont déroulées au Maroc en une année : coupe d’Afrique des Nations, coupe d’Afrique féminine de football, meeting international d’athlétisme Mohammed VI. Dans l’ordre diplomatique le Maroc s’est distingué en accueillant la 58e session de la Commission économique pour l’Afrique de l’ONU et la conférence des ministres africains des finances, les Assises africaines du gouvernement ouvert, le premier sommet Afrique Atlantique pour le développement commun. Dans l’ordre économique, le Policy Center for the New South a organisé le Growth Summit à Rabat dont les travaux ont porté sur la croissance économique dans un contexte géopolitique instable, les investissements, les politiques industrielles, le financement du développement… En matière d’investissements, le GBB Investment Summit Morocco a réuni des investisseurs internationaux, des fonds d’investissement, des institutions financières et des acteurs privés (promoteurs, groupes hôteliers et de tourisme…), sans compter les divers forums économiques spécialisés consacrés à la logistique, aux énergies renouvelables, au secteur bancaire etc… Ainsi, outre les activités diverses, le Maroc tend à devenir un « hub diplomatique » et économique pour l’Afrique.
En termes concis, le Roi a aussi évoqué les effets positifs « de la sécurité et de la stabilité ambiante, associées à l’efficacité institutionnelle » qui renforce la dynamique d’émergence économique et la souveraineté nationale. Le taux de croissance se situe à 4,9% et la conjoncture a été favorable pour l’agriculture, les secteurs industriel, touristique, financier. De façon très concrète, Sa Majesté a relevé les succès du Maroc dans les secteurs de l’automobile, de l’aéronautique, des énergies renouvelables et des industries agroalimentaires et pharmaceutiques, en épinglant des exemples précis (batteries électriques, hydrogène vert…) mais aussi du tourisme. En somme, le Roi érige « le renforcement de la souveraineté nationale et l’autosuffisance en axes majeurs du développement industriel ».
Ce faisant Mohammed VI ouvre des perspectives d’avenir. Elles tendent à consolider la souveraineté notamment en matière de défense par l’installation d’une base industrielle et technologique de défense et cybersécurité, ce qui renforcera le statut de puissance régionale du Royaume. Toutefois, le Souverain garde toujours à l’esprit la dimension sociale du développement et l’amélioration des conditions de vie des Marocains, « la justice sociale et spatiale ». De là l’appel à « la mobilisation de ressources financières d’une envergure inédite » en incitant le secteur financier à se montrer plus ouvert et novateur et il insiste sur la nécessité d’un « développement territorial intégré » qui englobe toutes les régions sans exception.
Les considérations politiques sont inévitables. Pour atteindre ces objectifs, le Roi évoque les prochaines élections législatives et le nouveau gouvernement qui en résultera, en formant le vœu qu’il assure dans le développement « la préservation des acquis et la poursuite des projets et des réformes d’envergure ».
Chef spirituel, le Roi du Maroc encadre son discours par des citations du Coran. En 2026, il conclut par un magnifique verset : « Dieu ne lèse pas les gens bienfaisants ».
Voilà qui convient parfaitement à Sa Majesté Mohammed VI.
Jean-Yves de CARA
Professeur émérite Faculté de droit Sorbonne Paris Cité
Avocat au barreau de Paris, Bremens Avocats Paris Lyon Genève
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NOTES:
1 Au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Norvège, au Liechtenstein ; en Suède il a disparu en 1975 remplacé par une allocution lors de l’ouverture du Parlement
2 Pratique introduite par M. José Manuel Barroso le 7 septembre 2010 et seulement prévu par l’accord-cadre sur les relations entre le Parlement européen et la Commission européenne du 20 octobre 2010 (point 5 de l’annexe 4).
3 L’ombrelle était un symbole du pouvoir à Babylone, repris par les califes abbassides au IXe siècle et introduit à la cour chérifienne au XVIe siècle. Sous le protectorat cette tradition est maintenue car elle symbolise la continuité de la souveraineté du Sultan.
4 « Le régime constitutionnel du Royaume est fondé sur la séparation, l’équilibre et la collaboration des pouvoirs, ainsi que sur la démocratie citoyenne et participative, et les principes de bonne gouvernance et de la corrélation entre la responsabilité et la reddition des comptes ».
5 Il suffit de rappeler les travaux de reconstruction à la suite du séisme de 2023, les incendies de forêts en 2025, surtout les inondations meurtrières de décembre 2025 (Safi) poursuivies en 2026 les crues du Loukkos, les inondations qui ont touché la plaine du Gharb, les provinces de Kénitra, Larache, Sidi Kacem, Sidi Slimane, Tanger …
