Les manifestations qui ont marqué le Maroc depuis la fin septembre à Rabat et dans plusieurs grandes villes avaient pour objet « la réforme du système éducatif et des services de santé publique ».
Les rassemblements à l’appel du collectif « GenZ212 » dont les initiateurs sont inconnus mais qui se présente comme un forum de discussion sur « la santé, l’éducation, la lutte contre la corruption », tout en proclamant son « amour pour la patrie et le Roi», ont donné lieu à des interpellations inhabituelles.
Celles-là ont été critiquées par des organisations marocaines de «droits humains » et par certains partis d’opposition de gauche mais les jeunes manifestants ont été libérés progressivement après vérification d’identité.
Il est exact que dans le développement spectaculaire du pays des inégalités demeurent qui affectent les jeunes et les femmes. Le décès de huit femmes enceintes dans un hôpital public d’Agadir à la suite de césariennes a suscité la colère bien que des enquêtes aient été aussitôt conduites, des responsables limogés et des investissements programmés.
Les protestations pacifiques se sont néanmoins accompagnées ici et là de violences et d’actes de vandalisme. Ces événements ont donné lieu au décès de trois personnes et les manifestations ont même affecté des petites villes de province.
Après quelques jours, le collectif « GenZ212 » a appelé à la démission du gouvernement et à l’ouverture de procédures judiciaires équitables.
Au Maroc, comme ailleurs, les protestations initiales ont été suivies de violences par de jeunes voyous incontrôlables qui n’avaient pour intention que de vandaliser et de piller.
Le rapprochement avec les printemps arabes et le M20 (Mouvement du 20 février) de 2012 est tentant mais il n’est pas de mise car si le GenZ212 apparaît tout aussi nébuleux il est de moindre ampleur. À l’époque les revendications émanaient de l’opposition, des partis de gauche et des syndicats or le jeune mouvement tend à rejeter ces acteurs institutionnels et ne conteste ni le Roi ni le régime ni la patrie.
Le Premier ministre s’est mis à la « disposition » du mouvement pour « dialoguer » et « répondre aux revendications sociales ».
Il n’en demeure pas moins qu’au mouvement GenZ 212 réplique un « Gen Z213 » algérien qui appelle à manifester pour dénoncer la corruption, la tyrannie politico-militaire et la répression qui accompagnent une crise sociale et économique chronique en Algérie. À la différence du mouvement marocain, le mouvement algérien s’inscrit dans la suite du Hirak qui avait contraint Abdelhaziz Bouteflika à quitter le pouvoir et qui traduit non pas une crise passagère mais la réalité profonde du régime algérien.
Inversement, le mouvement récent au Maroc diffère doublement.
D’une part, il n’est pas indifférent de relever que les réseaux sociaux ont été nourris depuis le début septembre de propos et d’initiatives hostiles au Royaume, non sans lien avec le dénouement progressif de l’affaire du Sahara marocain et à l’approche de la session des Nations Unies où le dossier sera réexaminé par le Conseil de sécurité en octobre.
D’autre part, à l’inverse du régime algérien, la monarchie marocaine est attentive au peuple.
Il est vrai que les tensions internationales, la crise sanitaire, le séisme de 2023 ont accru la pression économique et sociale sur la classe moyenne et inférieure de la société. Le gouvernement, dirigé et constitué par des personnalités issues du monde des affaires, n’a pas toujours su s’adapter aux exigences de la conduite de l’État, du bien-être des populations et de la stabilité.
De sorte que les priorités gouvernementales n’apparaissent pas les meilleures : ainsi les choix en faveur de grands événements sportifs plutôt que dans les secteurs de la santé et de l’éducation sont controversés. « Nous voulons des écoles et des hôpitaux pas seulement des stades » clame la GenZ212 !…
À cela s’ajoutent le taux de chômage qui affecte en premier lieu la jeunesse (36,7% en 2024), des inégalités de développement entre les régions et les classes sociales. Le taux de corruption dans certains secteurs, notamment la santé, indispose la population, le Maroc étant passé à cet égard du 73e rang en 2018 au 100e rang en 2024. Il importe de changer les mentalités pour mener à bien une nouvelle génération de projets structurels.
Face à cela, il demeure un recours : le Roi.
Dans son discours d’ouverture de la nouvelle session de la dernière année de la législature de la Chambre des Représentants, le 10 octobre, Sa Majesté exerce son arbitrage apaisant.
D’emblée, le Roi observe qu’«il ne devrait y avoir ni antinomie ni rivalité entre les grands projets nationaux et les programmes sociaux, tant que le but recherché est de développer le pays et d’améliorer les conditions de vie des citoyens, où qu’ils soient ».
Il attire l’attention sur l’encadrement des citoyens et la communication autour des initiatives engagées par les pouvoirs publics, les lois et les décisions, notamment celles qui ont trait aux droits et aux libertés des citoyens.
Le discours du Roi n’exprime ni un désaveu du gouvernement ni une approbation inconditionnelle de son action. Il appelle à une mobilisation collective : la mission est l’affaire de tous et en premier lieu des parlementaires, des partis, des élus aux différents échelons territoriaux. Les médias, la société civile et toutes les forces vives de la Nation doivent aussi s’y associer.
Le Roi établit une « feuille de route ». Il éclaire les grands chantiers pour sortir de la crise, en insistant sur un développement territorial équilibré et la justice sociale. Tout d’abord, il met en exergue l’intérêt à accorder aux régions en situation de grande précarité, les zones montagneuses (30% du territoire national), les oasis, en tenant compte de leurs besoins et de leurs spécificités. Ensuite, le Roi insiste sur les leviers du développement durable du littoral national ; ce développement de l’économie maritime génératrice de richesse et d’emplois n’est pas sans lien avec les provinces du sud (Sahara marocain) et l’initiative royale pour le Sahel qui offrirait un accès à l’océan aux États privés de littoral. On songe ici à la construction en cours du grand port de Dakhla. Enfin, le Roi met en lumière les centres émergents qui devraient fournir aux citoyens en milieu rural des services administratifs, sociaux et économiques de proximité, alors que le visiteur est frappé par la différence de développement entre les grandes villes souvent surpeuplées et les régions rurales isolées.
Dans ce discours empreint d’apaisement le Roi s’attache à réorienter l’action des pouvoirs publics. Une préoccupation domine : rétablir la confiance des citoyens à travers la transparence, la proximité, l’amélioration de la « gouvernance » dans la gestion des politiques publiques territoriales. Il appelle à la mobilisation des énergies pour faire prévaloir les intérêts supérieurs de la Nation et des citoyens. Il exhorte à l’intégrité, l’engagement et l’abnégation au service de la Patrie. Cela peut paraître paradoxal mais dans cette monarchie traditionnelle, fusionnelle avec le peuple, c’est le Roi, visionnaire, qui exprime aux parlementaires les aspirations de la nation.
(photo JF POLI, droits réservés)





