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Liban : l’expulsion manquée d’un ambassadeur et ses retombées alarmantes, par Jean-Yves de Cara

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Le 24 mars, le ministère libanais des affaires étrangères a décidé le renvoi de l’ambassadeur d’Iran au Liban. Il lui a donné jusqu’à dimanche 29 pour quitter le pays. Ce retrait de l’agrément du diplomate iranien a suscité une certaine émotion. Le Hezbollah, en particulier, a fustigé cette décision et appelé « le président de la République et le Premier ministre à demander au ministre des affaires étrangères de revenir immédiatement sur cette décision qui a des conséquences dangereuses ».

Les raisons du gouvernement libanais sont connues : il reproche aux gardiens de la Révolution iranienne de diriger les opérations du Hezbollah établi sur le territoire libanais contre Israël. Le ministre des affaires étrangères a convoqué le chargé d’affaires iranien pour l’informer de sa décision de « considérer persona non grata » l’ambassadeur Mohammed Reza Raeuf Sheibani, nommé à ce poste, en février 2026. Il avait alors succédé à l’ambassadeur Mojtaba Amani qui avait été blessé lors de l’explosion d’un bipeur piégé (pager attack) mais qui était revenu au Liban après avoir reçu les soins nécessaires en Iran. Parallèlement, le ministre a rappelé l’ambassadeur libanais en Iran pour consultation, en invoquant la violation par l’Iran des normes diplomatiques et des pratiques établies entre les deux États. Cette décision, il est vrai, fait suite à la déclaration du Premier ministre libanais lui-même Nawaf Salam, quelques jours plus tôt, visant l’action du Hezbollah, mais aussi à la demande du ministre des Affaires étrangères israélien, Gideon Saar, adressée au Liban de « prendre des mesures concrètes et significatives » contre le mouvement islamiste, allié de l’Iran et représenté dans le gouvernement libanais par deux ministres.

Au regard du droit international, la décision du Liban n’est pas contestable.

La guerre entraîne généralement la rupture des relations diplomatiques ; il est même arrivé à l’aube de la Première Guerre mondiale que celle-ci remplace la déclaration de guerre1. L’ouverture des hostilités entraîne la rupture des relations diplomatiques. Les agents diplomatiques sont rappelés ou renvoyés, mais ils jouissent de leurs immunités et de l’extraterritorialité pendant la période requise pour quitter le territoire2.

Le renvoi d’un chef de mission ou de diplomates se produit aussi dans les cas de tensions politiques entre les États intéressés, à plus forte raison lorsque cela fait suite à des actes hostiles.

C’est une mesure de rétorsion. Une telle mesure est licite dès lors qu’elle ne viole pas une obligation internationale. Il n’est pas douteux qu’un État est libre d’entretenir ou non des relations diplomatiques avec un autre État ; certes, il peut exister des limites aux mesures de rétorsion qui tiennent au respect des normes impératives de droit international, jus cogens, ou à l’interdiction de l’abus de droit. Toutefois, le rappel ou le renvoi de diplomates fait partie de ces mesures licites. La déclaration de persona non grata n’est pas une violation du droit international, elle n’a pas à être motivée. L’État accréditaire doit laisser aux diplomates visés un temps raisonnable pour quitter le territoire et respecter leurs statutspendant cette période.

La convention de Vienne sur les relations diplomatiques (1961) est claire : l’État accréditaire peut, à tout moment et sans avoir à motiver sa décision, informer l’État accréditant que le chef de mission ou tout autre membre du personnel diplomatique de la mission est persona non grata. Il est précisé que si l’État accréditant refuse d’exécuter, ou n’exécute pas dans un délai raisonnable, les obligations qui lui incombent, l’État accréditaire peut refuser de reconnaître à la personne en cause la qualité de membre de la mission.

Dans l’affaire des réclamations diplomatiques Érythrée/Éthiopie, la Commission a relevé que la demanderesse ne saurait objecter per se à la déclaration de persona non grata d’un ambassadeur et autres diplomates auxquels l’Éthiopie a ordonné de quitter le territoire dans les 48 heures. Elle a exprimé quelque réserve sur le bref délai de 25 heures accordé à l’ambassadeur qui pourrait n’être pas suffisant. Surtout, elle a rappelé l’importance du traitement dont les diplomates expulsés devaient faire l’objet, en particulier s’agissant du respect de leurs privilèges et immunités par l’État accréditaire3. La résidence officielle du chef de mission bénéficie de l’immunité ; au départ des diplomates expulsés, suivant la coutume, elle est généralement confiée à la protection d’une autre puissance étrangère et ses archives sont placées sous scellés.

Si l’État accréditant, en l’espèce l’Iran, ne rappelle pas le diplomate en cause ou ne met pas fin à ses fonctions dans un délai raisonnable, l’État accréditaire peut refuser de reconnaître à cette personne la qualité de membre de la mission : l’agent diplomatique perd sa qualité et par conséquent son statut protecteur. Les services de l’État accréditaire peuvent prendre toutes mesures pour l’expulser ; encore faut-il que l’agent puisse être localisé, identifié et appréhendé. Si le diplomate, en l’espèce l’ambassadeur, demeure dans les locaux de la mission il bénéficie de l’immunité de juridiction et de l’inviolabilité des locaux. En effet, les agents de l’État accréditaire ne peuvent pénétrer dans l’hôtel de l’ambassade sauf avec le consentement du chef de mission. De plus, dans le cas présent, le Liban « a l’obligation spéciale de prendre toutes mesures appropriées afin d’empêcher que les locaux de la mission ne soient envahis ou endommagés, la paix de la mission troublée ou sa dignité amoindrie », selon l’article 22 de la Convention. Les autorités libanaises ne peuvent prendre aucune mesure de perquisition, réquisition, saisie ou mesure d’exécution. En revanche, après l’expiration du délai indiqué, si l’ancien ambassadeur Mohammed Reza Shibanei quittait les locaux de la mission il tomberait sous la juridiction de la police et de justice libanaise : s’il était alors traqué, arrêté, déféré à un tribunal local les conséquences politiques seraient sérieuses, le Liban s’exposant alors non seulement à la rupture des relations diplomatiques, mais également à des contre-mesures éventuelles de l’Iran.

La situation n’est pas nouvelle.

En 1983, pendant la guerre civile, à la suite des attentats du 23 octobre contre les forces américaines et françaises de la force multinationale, les autorités libanaises décidèrent de rompre les relations diplomatiques avec l’Iran et de renvoyer les diplomates de cet État. Elles se heurtèrent à l’opposition des chiites qui en foule bloquèrent le départ des diplomates sur la route de l’aéroport tandis que par un ultimatum les ulémas imposèrent au gouvernement de rapporter sa décision4.

De même, les communautés chiites ont exprimé leur opposition à la décision du gouvernement du 24 mars 2026. Une foule de manifestants brandissant les drapeaux libanais, iranien et du Hezbollah et les photos du guide suprême Ali Khamenei et de son fils et successeur Mojtaba Khamenei, s’est rassemblée devant l’ambassade d’Iran dans la banlieue sud de Beyrouth pour protester en proclamant : « le peuple libanais veut que Chibanei reste ! ». À la suite de la mort de l’ayatollah Khamenei, le Hezbollah a déclaré la guerre et lancé des salves de roquettes contre Israël. Ce dernier a riposté par des représailles aériennes, notamment par une frappe ciblée de Tsahal à Hazmieh qui visait un membre de la force al-Qods des gardiens de la révolution, et par une entrée dans la zone tampon de la frontière.

L’entrée en guerre du Hezbollah contre Israël le 1er mars avait révélé une dissension avec le mouvement Amal, dirigé par Nabih Berry, président du parlement. Ce dernier soutenait le monopole de l’État pour décider de la guerre et de la paix et il avait considéré comme illégales les actions militaires du Hezbollah, rompant ainsi le « tandem chiite » et ébranlant la légitimité du Hezbollah5. Or la décision d’expulser l’ambassadeur d’Iran ressoude l’alliance des deux mouvements chiites : le Hezbollah considère qu’elle est « dépourvue de tout fondement légal » et constitue « une soumission manifeste à des pressions et diktats extérieurs » ; le mouvement Amal appelle l’État à revenir sur sa décision pour « éviter au pays de sombrer dans une crise politique nationale ». En signe de protestation, la réunion du cabinet a été boycottée par les ministres chiites représentant les deux mouvements ; le seul ministre chiite présent, non affilié au tandem, n’a pas manqué de marquer son « opposition à la décision du ministère des affaires étrangères », tout en étant « convaincu de la nécessité d’assurer la continuité du travail public et de renforcer la présence de l’État face à l’agression israélienne ». Au cours de cette réunion, l’expulsion de l’ambassadeur d’Iran n’a d’ailleurs pas été évoquée. Le gouvernement a décidé de transmettre à la coordinatrice des Nations unies la liste des attaques israéliennes visant notamment ses journalistes et les secouristes et appelant à leur protection. Il a dénoncé les menaces de responsables israéliens d’occupation, voire d’annexion de la zone au sud du fleuve Litani. Le Premier ministre a demandé au ministre des Affaires étrangères de saisir le Conseil de sécurité de l’ONU de cette question6. De son côté, l’État hébreu a demandé au Conseil et au secrétaire général de l’ONU de « condamner sans équivoque le Hezbollah, de le désigner comme organisation terroriste et d’exiger son désarmement immédiat »7.

Néanmoins, le diplomate iranien, frappé par la mesure d’expulsion, demeure dans les locaux de l’ambassade une semaine après le délai fixé par les autorités libanaises pour son départ. De source diplomatique, l’ambassadeur ne quittera pas le Liban. Le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères confirme que l’ambassade est encore active et qu’à la suite de « remarques formulées par des entités libanaises pertinentes l’ambassadeur poursuivra sa mission »8. Cela vise manifestement le président du Parlement, Nabi Berry, allié du Hezbollah dont un représentant a averti la communauté chrétienne de « ne pas jouer avec le feu ». En effet, avant la déclaration de l’ambassadeur persona non grata, le gouvernement libanais avait annoncé l’interdiction des activités militaires du Hezbollah et celles des Gardiens de la révolution iranienne.

Les autorités libanaises n’ont pas réagi au maintien de l’ambassadeur d’Iran dans les locaux de son ambassade, nonobstant la décision de son renvoi qu’elles avaient prise. Israël, par l’intermédiaire de son ministre des affaires étrangères ironise sur « le pays virtuel effectivement occupé par l’Iran » et Tsahal continue de bombarder Beyrouth après avoir envahi le sud du pays.

Les frictions internes au Liban sont exacerbées par l’incident. Les célèbres résolutions 1559 (2004) et 1701 (2006) du Conseil de sécurité qui libéraient le Liban et tendaient à restaurer sa souveraineté semblent bien lointaines… La première demandait le retrait de toutes les forces étrangères du Liban, visant principalement l’occupation syrienne après des années de présence militaire ; la seconde tendait à la cessation des hostilités entre Israël et le Hezbollah, au retrait des forces israéliennes et au redéploiement de l’armée libanaise au sud avec le renforcement de la FINUL ; par conséquent, toute présence armée autre que l’armée libanaise et la FINUL était interdite. L’incident diplomatique avec l’Iran illustre la relativité de la souveraineté libanaise, autant que la vanité des déclarations de l’ONU au sud ; en 2026, la mission de la FINUL entre dans sa dernière année d’opérations, cela ne laisse de s’interroger sur l’avenir de la paix et de la stabilité su sud-Liban …

Jean-Yves de Cara

1 L. Oppenheim, International Law, vol. II Disputes, war and neutrality, 7e éd. Par Lauterpacht, Londres 1952, p 294, note 2.

2 Ibidem p. 301.

3 Sentence partielle, Commission de réclamations Érythrée/Éthiopie, demande diplomatique -Réclamation de l’Érythrée n° 20, décision du 19 décembre 2005, §§ 31, 32, 35-37, Recueil des sentences arbitrales, volume XXVI, pp 394-396.

4 Ici Beyrouth, 25 mars 2026, éclairage de Natasha Metni Torbey ; The Times of Israel, 24 mars 2026.

5 Ici Beyrouth, 4 mars 2026, Mar-Jérémie Boulos Schisme au cœur du tandem chiite.

6 Ici Beyrouth, 26 mars 2026.

7 L’Orient-le-jour, 25 et 26 mars 2026.

8 « Our ambassador, following remarks made by relevant Lebanese bodies and the conclusions reached, will continue his mission in Beirut and he is still there. »